L’être se risque dans l’œuvre (questions pour une poétique vivante)

Chaque position, matin ou soir – assis, debout, couché – aucune n’est confortable. En poésie moins encore. Et ce devrait être inévitable… En témoigne Gilbert-Lecomte, des quatre « Phrères » du Grand Jeu celui qui s’enfiévra le plus largement… Aussi, celui qui a gagné la course, parti le premier, un an avant Daumal. On sent encore d’ici, en le lisant, l’affreux domptage auquel il a du se livrer pour nous abreuver de sa métaphysique essentielle. Le « simpliste » se regardait vivre de l’intérieur. C’est devant son miroir qu’il se fabriquait, chaque matin, qu’il se recréait. C’est devant son miroir aussi, qu’il s’évitait, retardait son passage à l’acte, malgré tout pendant trente-six ans.

Il y a peu de poètes si bien taillés pour cet exercice périlleux qu’est l’expression du tréfonds. On pourrait les dénombrer rapidement. Roger Gilbert-Lecomte est assurément l’un d’eux. Il avait pris pour dogme les préceptes les plus risqués édictés par Rimbaud, son père, lui aussi né pour ça, lui aussi né comme ça. C’était le salut par l’inconfort, tant tout y passa : drogues, insomnies forcées, roulette russe. De la violence que l’on s’inflige. Toujours une seule ligne de mire : le fameux « dérèglement de tous les sens. » Derrière en rang d’oignons, Isidore Ducasse, Alfred Jarry, Nerval et à ses cotés, les surréalistes, petits fonctionnaires des idées folles qu’à la manière d’Artaud, il ridiculisa à jamais.

Alors quoi ? Faut-il se jeter dans le vide, me direz-vous, pour être artiste ? Se tuer carrément ? Et cela suffirait-il ? Mais peut-être sans aller jusque là, notons que les vies d’écrivains peuvent être aventureuses à la manière de Melville parcourant le globe à bord d’un baleinier ou banales voire moroses, comme Mallarmé, qui s’il fut révolutionnaire dans son écriture, mena une existence simple de professeur. Et c’est justement cet aspect qui nous intéressera. Car avant tout l’être se risque dans l’œuvre ; que son œuvre soit le produit de ses expériences ou qu’elle ne soit que pure exercice de style. Et je dis ça d’autant plus sincèrement que je ne rechigne pas moi-même à me risquer dans la vie, car j’estime que cela alimente ma production. Mais ce n’est pas l’essentiel. Comme il convient d’être précis, alors marquons tout de suite une différence entre le risque physique et le risque métaphysique (dirais-je). Je me souviens ici de Serge III Oldenberg, d’une performance intitulé « Solo pour la mort » dans laquelle l’artiste joue à la roulette russe (encore) devant un public effaré, à raison, devant l’absurdité de la situation. Le poète Tchèque Rainer Maria Rilke écrivait dans une de ses lettres au jeune poète Franz Kappus : « Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire; examinez si elle déploie ses racines jusqu’au lieu le plus profond de votre cœur; reconnaissez le face à vous même : vous faudrait-il mourir s’il vous était interdit d’écrire ? » La mort, le risque physique, condition sine qua non de l’œuvre et du statut d’artiste chez Serge III (pour le prendre comme un archétype) est à l’opposé de la notion de mort chez R.M.Rilke, qui l’envisage alors qu’on l’empêcherai de créer. Cela veut-il dire que Serge III Oldenberg vit pleinement son art ? On s’affiche plus aisément aujourd’hui en posture de subversif, d’autant qu’on met en scène, sans aller aussi loin, un risque pris. Mais d’un autre côté, cela me paraît une raison bien faible que de se laisser mourir parce qu’on est empêché d’écrire. C’est pourquoi aucune des deux propositions ne me satisfait pleinement. Car ce doit être la plume à la main précisément qu’il nous faut transpirer, sentir augmenter son rythme cardiaque, s’étrangler, avoir peur. En d’autres termes, c’est en créant que l’on meurt à soi-même, et ni quand on en est empêché, et ni quand on fait de mourir l’acte unique de sa création.

Ne nous y trompons pas, il y a mille vies d’artistes affichés subversifs qui ne font la preuve d’aucune prise de risque, c’est du chiqué. Faites-moi confiance, observation de terrain… Il y a toute une race d’artistes ou de poètes qui ne pensent qu’à donner le sentiment qu’ils en sont. Et souvent cela passe par la pire des outrances. Ce genre de poète s’adonne, la plupart du temps, à des concours théâtraux de sincérité dans lesquels ils mettent en scène l’être libre et sincère qu’ils prétendent être face aux autres. Mais quoi de plus cynique et fourbe (et ils assument souvent !) que de brancher un magnétophone ou une caméra pour procéder à son éventrement ! Mishima lui n’a pas osé, et pourtant il l’a fait (seppuku) ! Écrire est une torture. Et un supplice dont on peut se libérer (ce qui est assez rare pour être souligné). Le geste, rapide, jusqu’à l’épuisement, qui fatigue également l’œil, donne a voir un monde poétisé, on accouche. Est-ce l’accouchement qu’il faut montrer ou le nouveau né ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défilement vers le haut