De la notion de « projet » et son application pratique

Cela peut rapidement devenir une obsession: publier, collaborer, imprimer. Écrire, certes aussi… Mais ça en deviendrait presque secondaire ! C’est une course en avant ; l’activité de l’écrivain, même lorsqu’il ne s’agit pas pour lui d’en vivre est devenu un combat de tous les instants. Il subsiste toujours deux genres d’écrivains, le suractif, et celui qui se fait rare. Mais la tendance générale, évidemment encouragée par l’utilisation intensive des réseaux sociaux, est au projet, tous azimuts.

Ici, vous verrez des publications éparses, voire timides, qui témoignent de notre incapacité à suivre ce mot d’ordre, pour notre plus grand malheur car il y va de l’existence-même d’une entreprise éditoriale. Il fallait s’en douter quand on renâcle à rédiger le moindre bulletin d’informations pratiques… Mais Milagro existe depuis 10 ans et forcément, dans ces cas-là, le temps joue toujours en votre faveur. Nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Mais les vrais, les seuls méritants qui demeurent, sont encore ceux qui ne bénéficient pas de subventions, et qui ne répondent pas à l’appel des sirènes. Quelque soit le résultat de leurs expériences. Voilà une bonne manière de séparer le bon grain de l’ivraie. Pour tout le reste, c’est du marketing appliqué à la pratique de l’art.

Je pense ici à Rabelais qui écrivit les deux premiers tomes de son œuvres (les plus importants) en à peine une année et qui s’occupa par la suite de tout autre chose (voyage, diplomatie, médecine). Voilà un homme qui nous a laissé pour 600 ans de lecture (pour l’instant) et qui ne s’occupe de création qu’au moment opportun.

Déjà, dans un texte tiré de son autobiographie, Pablo Neruda donne son sentiment à ce sujet : « … Toutes ces œuvres d’art… Elles sont si nombreuses que le monde ne sait plus où les mettre… Il faut les accrocher hors des maisons… Et tous ces livres… Toutes ces plaquettes… Qui est capable de les lire ?… Si seulement on pouvait les manger… Si dans une crise de voracité nous pouvions en faire des salades, les hacher, les assaisonner… Nous en sommes repus… Nous en avons par-dessus la tête… Le monde nous étouffe sous leur marée… Reverdy me disait : « J’ai demandé à la poste de ne plus me les apporter. Je n’arrivais pas à les ouvrir et la place me manquait. Ils grimpaient le long des murs, j’ai craint une catastrophe, ils allaient s’effondrer sur ma tête… » S’il voyait, le vieux Pablo, ce que c’est devenu…

Pourquoi alors en rajouter ? Pourquoi participer à cette course effrénée ? Honnêtement, aucune réponse ne me vient et c’est bien pour cela que je pose la question. Sans doute parce que nous ne concevons pas autrement que prudemment la pratique éditoriale… Même s’il nous est arrivé de publier de moins bons textes que d’autres, (parce qu’il y a une dynamique du « Et pourquoi pas ! » ici…) nous ne perdons pas de vue que tout est en trop, déjà. On pourrait se contenter de relire sans cesse l’épopée de Gilgamesh et Homère.

Il faudrait, dans l’idéal, probablement agir par à-coups, ne jamais se laisser imposer de directives venant de l’extérieur. Publier à l’envi, rapidement, à l’emporte-pièce, et tant pis pour les coquilles. Opérer comme un voleur mais qui rajouterait une pièce au grand dessin au lieu d’en enlever une. Peu importe quoi, peu importe comment. De toutes façons, on est jamais sûr de rien.

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